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L'épisode de Miss Polly Baker n'est-il qu'une digression ? Parmi les différentes versions du Supplément au voyage de Bougainville, seul le manuscrit de Petersbourg comporte l'épisode de Polly Baker. Les copies Vandeul et Naigeon, antérieures, ne l'incluent pas. Que le passage ait été rajouté et qu'il n'apparaisse pas strictement indispensable à l'uvre ne fait donc pas de doute. Le lecteur moderne est ainsi fondé à se demander s'il s'agit d'une digression ou si, au contraire, l'épisode apporte réellement quelque chose de plus au conte. On le sait maintenant, l'histoire de Polly Baker est une mystification de Benjamin Franklin, traduite en 1770. Elle est apparue la première fois dans l'Histoire des deux Indes de Raynal. C'est la même histoire que Diderot a repris dans le Supplément. A demandant à B s'il ne s'agit pas d'un " conte de son invention " atteste que " l'aventure " doit être considérée comme un apologue. Il y a donc un enseignement moral à en tirer et cet enseignement se rattache bien au reste du Supplément. Polly Baker est jugée pour avoir mis au monde plusieurs enfants hors mariage. Lorsqu'elle prend la parole devant la Cour qui la juge, elle se place sous l'autorité du code de la nature. L'infraction aux lois civiles et religieuses de son pays apparaît alors mal fondée. La perpétuation de la race entre en conflit avec l'interdiction de relations sexuelles hors mariage. Mais la loi biologique transcende les préjugés idéologiques rendant absurde le code religieux puisque Dieu ne peut la punir pour des enfants auxquels il a lui-même donné une " âme immortelle ". L'histoire de Polly Baker illustre donc la perversion de la civilisation et fournit un exemple de la théorie des trois codes développés par Orou. Mais l'anecdote de Polly Baker permet aussi de critiquer la civilisation pour la place qu'elle réserve aux femmes. Le père de ses enfants - puisqu'il ne s'agit que d'un seul homme - apparaît responsable d'une terrible injustice alors qu'il est lui-même coupable. Son état de juge suffit à discréditer la justice et l'ensemble des lois civiles face aux lois de la nature. Habilement, Polly Baker en acceptant les lois qui la condamnent rejoint B affirmant qu'il faut parler " contre les lois insensées jusqu'à ce qu'on les réforme ". L'épisode de Polly Baker n'est donc pas une véritable digression.
L'éloignement du sujet n'est qu'apparent. Le lien de cette anecdote
avec l'uvre est manifeste et ne fait que renforcer la perspective
argumentative de l'ensemble. Certes cette histoire donne l'impression
d'être greffée de manière quelque peu décousue
sur le propos central, lui-même discontinu. Et les écarts
entre lieux, personnages et situations donnent le tournis. Mais les lecteurs
de Diderot savent que l'auteur de Jacques le fataliste est coutumier du
fait et que les histoires emboîtées sont nombreuses dans
ce roman. Le conteur de Madame de La Carlière et de Ceci n'est
pas un conte a au moins un point commun avec Montaigne celui de pouvoir
être considéré par cette démarche " à
sauts et à gambades " d'auteur baroque. Quelle importance a la critique de la religion dans le Supplément au voyage de Bougainville ? (Devoir de Paul) Plus qu'un simple divertissement, le Supplément est avant tout une critique des murs européennes de l'époque de Diderot. En nous montrant les usages d'Otaïti, il fait une critique politique et sociale mais surtout religieuse de l'Occident. Nous allons voir l'importance de cette dernière dans l'uvre de Diderot. La critique religieuse apparaît avec la conversation d'Orou - un habitant d'Otaïti - et de l'aumônier de l'équipage de Bougainville. On s'aperçoit rapidement qu'Orou est le représentant du matérialiste de Diderot et qu'à travers lui, ce dernier bat en brèche, les fondements de la religion. Ainsi à l'aide de questions pertinentes Orou révèle des contradictions, mais aussi des ignominies qui gâchent la vie des hommes mais que l'habitude a rendu " banales ". Il sait se montrer tellement convaincant qu'il fait douter le naïf aumônier et va jusqu'à le faire honorer successivement ses filles et sa femme, alors que, comme tout homme d'église il a fait vu de célibat. Le personnage de l'aumônier, lui, incarne moins une critique de la religion qu'une satire du clergé. En effet, en essayant de faire comprendre l'existence de Dieu à Orou il le " démystifie " et le transforme en " grand ouvrier sans bras ni tête ", ce qui est ridicule ! De plus, il tourne en dérision l'omnipotence de Dieu en avouant que ceux qui ne respectent pas les commandements de Dieu ne sont pas punis. L'aumônier est l'instrument de Diderot qui en le rendant naïf et légèrement pathétique se moque de la religion mais le rend en même temps attachant. La religion, ou plutôt sa critique, tient une place importante dans le Supplément car pour Diderot, c'est une perversion qui dénature les hommes, l'union des sexes et transforme le mariage en un nid de vices. Pour lui l'homme ne devrait obéir qu'au code de la nature pour connaître le bonheur. Le Voyage de Bougainville est un bon support pour sa critique car il permet de " vanter " les mérites du code de la nature (voire du " bon sauvage ") et donc de désavouer celui de la religion mais aussi de montrer que les tabous sur la sexualité établis au nom d'une morale judéo-chrétienne vide de sens n'apportent que malheur et qu'au lieu de détourner l'homme de la dépravation l'y mène aussitôt. À la lecture du Supplément au voyage de Bougainville, on
voit rapidement que la religion a une place majeure dans la critique que
Diderot fait de l'Europe. On peut penser que cela marque un réel
désir de changement de la société occidentale et
donc de la religion (qui est partout à l'époque) mais en
attendant, et d'après Diderot, il vaut mieux respecter les murs
du pays où l'on est plutôt qu'être " sage parmi
les fous. " Quelle place occupe Orou dans le Supplément ? Quel rôle et quelle fonction joue-t-il ? Les personnages du Supplément au voyage de Bougainville se laissent aisément classer en deux groupes. Il y a ceux qui monologuent : le vieillard, Polly Baker et ceux qui dialoguent : A et B, l'aumônier et Orou. Le jeune et sympathique Tahitien est présent dans deux des cinq parties du livre. Par le volume de paroles qu'il prononce, par son éloquence et surtout par sa dialectique qui a raison de celle de l'aumônier, ce personnage n'est pas, loin de là, le moins important de l'opuscule de Diderot. Le rôle qu'il joue dans l'histoire est d'abord celui d'un bon sauvage.
Par " sauvage " il faut entendre habitant d'une société
primitive et " bon ", parce que ses intentions, loin d'être
belliqueuses, attestent d'un degré de civilisation estimable. Dans le cadre du conte de Diderot, Orou tient un autre rôle. Il
est celui qui permet la confrontation des idées d'un représentant
autorisé de la religion avec une pensée différente.
En plus des rôles qu'il joue, Orou a des fonctions. La première l'apparente au Rica Des Lettres Persanes de Montesquieu : montrer les absurdités de la société occidentale que les Européens ne savent plus voir. Il met ainsi à nu des principes " contraires à la loi générale des êtres ". Sa critique virulente englobe trois maîtres : le ridicule " grand ouvrier ", les prêtres et les magistrats. Il est donc conduit à dénoncer l'aberration d'une organisation sociale inégalitaire fondée sur la propriété privée, à commencer par celle des époux entre eux. Mais c'est surtout l'absurdité des croyances religieuses devenues un " monstrueux tissu d'extravagance " qui se trouve accusée. Le caractère pernicieux d'une sexualité entravée qui conduit à rendre les individus pervers ou malheureux n'est pas non plus ignorée. Diderot pouvait-il d'ailleurs négliger de justifier le long sous-titre qui accompagne le titre du conte ? Cette fonction critique fait d'Orou un représentant déguisé de la philosophie des lumières. En " s'avançant masqué " Diderot par l'entremise de son personnage a la possibilité de prononcer des jugements extrêmement violents comme celui-ci : " la société dont votre chef vous vante le bel ordre, ne sera qu'un ramas ou d'hypocrites qui foulent secrètement aux pieds les lois, ou d'infortunés qui sont eux-mêmes les instruments de leur supplice, en s'y soumettant ; ou d'imbéciles en qui le préjugé a tout à fait étouffé la voix de la nature ; ou d'êtres mal organisés en qui la nature ne réclame pas ses droits. ". Dans la bouche d'Orou le constat porté sur la société du XVIIIe siècle est impitoyable : " Vous avez rendu la condition de l'homme pire que celle de l'animal ". L'assurance de son propos, son langage simple et naïf lui font jouer en outre un rôle comique et divertissant. Ce comique tient pour une bonne part à la situation qu'il (l'offre de ses filles et de sa femme, conforme à la tradition de Tahiti), situation qui met l'aumônier dans une position affolante. Au total, grâce au personnage d'Orou, le Supplément a les
apparences mais les apparences seulement, d'un conte licencieux, très
innocent car il multiplie les ellipses narratives. Ce libertinage de façade
accompagne en fait une critique bien plus conséquente des fondements
de la société occidentale. |